'Nuit obscure de l'âme'
Laurent de verneuil, freelance curator

 

« Quand on sonde le fond de son cœur dans le silence de la nuit on a honte de l’indigence des images que nous nous sommes formées sur la joie. Je n’étais pas là la nuit où j’ai été conçu. Une image manque dans l’âme. On appelle cette image qui manque "l’origine" »(1). Ce passage de la Nuit sexuelle de Pascal Quignard qu'aime à citer Jean-Philippe Racca Vammerisse comprend en filigrane l'écheveau complexe de ses fantasmes et de ses peurs. Il nous précipite avec lui dans un abîme viscéral d'amour fou, d'inceste et de viol, de colère, de jalousie et de frustration. Une œuvre tout à la fois symbolique et intime habitée par la mort et la renaissance, la mère et l'enfance. L'artiste nous livre ses démons dans les expérimentations les plus sombres, en réponse aux interrogations les plus sourdes, aux secrets les mieux enfouis.

La nuit qui fascine tant l'artiste est celle de ses vagabondages nocturnes dans la ville. Elle est à l'image de celles au cours desquelles le triste héros de Faim vagabonde interminablement dans les rues du Christiana de Knut Hamsun (2). Fasciné par la déliquescence dans laquelle il sombre, le narrateur entretient complaisamment son état de déréliction pour mieux nous pénétrer de la métaphore de cette faim qui le ronge – une soif insatiable de donner du sens et une avidité de connaissance sans limite. Les nuits dans lesquelles se livre l'artiste tels des rêves éveillés le plongent dans ce que les mystiques chrétiens appellent la "nuit obscure de l'âme". Un chemin de purification de l'âme qui mène au mariage mystique, comme la putréfaction conduit à l'Œuvre au noir de l'alchimiste, qu'il prépare dans le mortier d'agate. René Guénon éclaire d'un sens particulier cette fascination nocturne : la « culmination » du soleil visible ayant lieu à midi, celle du « soleil spirituel » pourra être envisagée symboliquement comme ayant lieu à minuit ; c’est pourquoi il est dit que les initiés aux « grands mystères » de l’antiquité « contemplaient le soleil à minuit » (3). La nuit ne représente pas l’absence ou la privation de la lumière. La véritable lumière est celle de la Nuit, celle de la voûte étoilée, la lumière spirituelle pure et intelligible qui n'est que Nuit pour les yeux profanes. Cette obscurité est même nécessaire, selon Guénon, à toute métamorphose, et cette renaissance a lieu à l'intérieur de la terre, dans l'Athanor.

En 2016, Racca Vammerisse réalise "La vie secrète des Tavan-mardoux", une série de compositions sculptées qui mettent en scène des éléments et symboles récurrents sinon indispensables à l'appropriation de son travail, au premier rang desquels se trouve le scarabée. A l'image de Ptah maître de l'éternité de la mythologie égyptienne, le coléoptère coprophage s'engendre lui-même et renaît de sa propre décomposition. On le retrouve dans L’ouvrier, 2016, non plus à faire rouler une boule d'immondice ou une goutte d'eau, mais sous le poids d'un globe de verre. Cette sorte de boule de cristal ne lui prédirait pas l'avenir mais lui assurerait l'éternité si l'on se fie à sa couleur verte, symbole de renaissance et de résurrection. On aperçoit dans le reflet des émaux et des pierres étincelantes, dans l'éclat de l'or et des perles aux mille couleurs le regard émerveillé de l'enfant, qu'était l'artiste, de parents décorateurs et passementiers. On imagine les brocards et bibelots, les meubles et curiosités dont il était entouré, mais on ne peut s'empêcher d'y vouloir percer d'autres mystères. Les cloches de verre qui recouvrent la plupart de ces sculptures sont comme cet alambic de Paracelse qui prétend pouvoir y donner vie à l'homunculus, allégorie alchimique de la création d'un être humain né de la "liqueur spermatique d'homme" putréfiée, hors de toute matrice maternelle. C'est de ce même alambic, décrit par Pierre Mabille dans sa « Préface à l’Éloge des Préjugés Populaires » pour la revue Minotaure (4), que "montent les impulsions, les désirs, les besoins, les états de tristesse ou de joie, les malaises ou l’euphorie". Dans une séminante analogie entre géologie et psychologie, l'auteur surréaliste poursuit : « Rien à la surface du globe qui n’ait été souterrain (eau, terre, feu). Rien dans l’intelligence qui n’ait eu à faire digestion et circuit dans les profondeurs. » La série des Speos de l'artiste niçois évolue dans la même confusion de registre et nous renvoie autant au ventre purulent de la terre qu'à des stalagmites fécales baignées dans du sperme en putréfaction. Cet ensemble symbolise, à l'instar des Tavan-mardoux, un même retour au corps, celui de la matrice, de l'antre, des viscères et sécrétions qui rappellent le corps maternel et ses flux sanglants terrifiant.

Dans un autre registre mais avec la même puissance, Racca Vammerisse n'en appelle plus à la mère mais à son enfant, dans la série Plushs et la vidéo Playtime réalisées en 2015, comme dans ses plus récentes vanités. Ces dernières se composent de trophées d'animaux tout droit sortis de contes de fées lorsque les premières ressortent d'une scène de crime ou d'un film d'épouvante. Véritables allégories d'une enfance détruite et sacrifiée, les Plushs campent des peluches éventrées. De leurs entrailles émergent des formes parasites qui ne seraient pas si monstrueuses si elles n'atteignaient pas ce symbole incontesté de la fragilité infantile, dont la douceur n'a d'égal que le sein maternel. La violence de ce monstre qui se nourri de la dépouille de l'enfance rappelle le mythe de Marsyas, ce présomptueux satyre puni par Apollon pour son hubrys. Le pauvre silène phrygien est écorché vif et sa tête est tranchée. Les différents mythèmes de l'éviscération, de la décapitation et du morcellement du corps qui se dégagent du mythe grecque sont très présents dans l'œuvre de l'artiste. Le corps fragmenté y convoque nécessairement la théorie du « stade du miroir », introduite en 1936 dans la psychanalyse, où Jacques Lacan préfigure tout le drame de la dialectique de l'aliénation et de la subjectivisation. Au premier contact avec le miroir, l'enfant n'a pas encore d'image unifiée de son corps qu'il vit comme un « corps morcelé », dont seul le regard d'un tiers permet l'unification. C'est encore au mythème du morcellement que nous renvoie l'installation ... n'aura pas lieu. Il ne reste de l'hydre de Lerne que les fragments épars de ses membres déchiquetés qui sont autant de mégots écrasés sur sa Table d'émeraude, où « la vie et la mort, le réel et l'imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l'incommunicable, le haut et le bas cessent d'être perçus contradictoirement » (André Breton). C'est par l'épée et le feu que le monstre périt. L'incendie salvateur et purificateur affranchit l'enfant intérieur de sa mortifère captivité et libère l'artiste de ses addictions destructrices, celles qui le condamnent à parier son destin au dés du casino ou au Oui-Ja du spirite, à retrouver ses origines au long d'un fil d'Ariane dont le passementier seul a le secret.

(1) cf. Pascal Quignard, La nuit sexuelle, Paris, Flammarion, 2007 (2) cf. Knut Hamsun, Faim, Paris, Presses Universitaires de France, 2014 (3) cf. René Guénon, Symboles de la science sacrée, Paris, Gallimard, 1962 (4) cf. Theophrasti von Hohenheim, De Natura Rerum, Strasbourg, Jobin, 1584 (5) cf. Pierre Mabille, “Préface à l’Éloge des Préjugés Populaires” in Minotaure, n°6, 1935 6 cf. André Breton, Manifestes du Surréalisme, Paris, Gallimard, 1963

 

Natures mortes
Louis Doucet, vice-président de l’association macparis

 

JP Racca-Vammerisse, alias JPRV, est un jeune artiste à la production polymorphe. Il s’exprime en ces termes : « Ma pratique artistique met en relation des objets du réel détournés de leur fonction première et de leur contexte avec des formes inventées, figuratives ou abstraites. Ces objets deviennent par le prisme des procédures que j’active les éléments intrinsèques d’un autre récit que je mets en place. Je mêle ainsi gestes instinctifs / pensées / réflexions constituant mon univers imaginaire et onirique. J’explore un espace intermédiaire riche de potentiel, à l’instar d’une autre dimension. »

     La céramique est son médium de prédilection. Il y hybride des éléments multiples, proches ou éloignés de la réalité matérielle, créant des objets singuliers qui mettent en cause le réel. Il incite ainsi le spectateur à compléter ou modifier mentalement les images qui lui sont proposées, en recourant à sa propre expérience, à sa sensibilité, à ses convictions, pour construire une narration personnelle. Parmi les thématiques évoquées, celles du recyclage des déchets et de l’obsolescence programmée d’objets de grande diffusion jouent un rôle important.

  Ses Natures mortes sont de petites céramiques vivement colorées, vaguement biomorphiques, sans qu’elles puissent être associées à une forme animale ni à un organe externe ou interne. Elles sont présentées sur des barquettes alimentaires, comme le sont les denrées dans les magasins à grande surface. Elles deviennent alors des morceaux de viande, de bidoche, livrés au regard et à la concupiscence des spectateurs.

     Pour macparis automne 2017, nous avons proposé à l’artiste le défi de meubler les casiers qui encadrent l’escalier principal du Bastille Design Center avec ces céramiques multicolores. Les présentoirs pour des pièces usinées retrouvent ainsi leur fonction originelle, mais sérieusement dévoyée, car cette nouvelle présentation relève plus de l’étal d’une boucherie que de celui d’une quincaillerie. Fertile glissement de sens en ce monde qui de déshumanise… Manifestation éclatante de ce pessimisme jubilatoire que l’artiste revendique haut et fort.

 

Self Control
Yves Peltier, directeur de MADOURA

Réalisée en résidence croisée entre Madoura, lieu d’art d’histoire et de création – Vallauris, avec le concours de Pierre Bruzzi & le Logoscope, Laboratoire de recherches artistiques à médias multiples – Monaco. 2016 - 2017

La côte, si délicieusement nommée d’Azur par Stephen Liégard, a toujours été le lieu privilégié d’une industrie touristique qui s’est développé très tôt, dès le 19ème siècle. Les intérieurs d’hôtels, de palaces et tout particulièrement leurs Halls d’entrée, ont toujours témoigné des arts décoratifs de leur temps. Petits meubles, tables, dessertes et autre consoles étaient embellis de nombreux objets décoratifs, tels que bibelots, de sculptures ou de vases.

L’industrie s’adaptant aux besoins de son époque en a produit à foison. Il suffit de citer les établissements Massier, célèbres céramistes d’art de Vallauris pour imaginer tout un répertoire formel et iconographique hétéroclite, inspiré tour à tour par l’Antiquité classique, par l’Orient ou les grands Styles du 18ème siècle français sans oublier, bien évidemment, un clin d’œil audacieux aux avancées avant-gardistes du goût de l’époque. Leurs “complets”, colonnes surchargées d’un riche répertoire au goût trop vite passé de mode, en sont l’exemple le plus fameux. Agrémentés de large bouquets de fleurs ou de plantes à l’exotisme étrange et luxuriant, ils flattaient tout un microcosme ouvert sur le monde, international, piqué de curiosité, avide d’art et de culture et toujours prêt à s’encanaillé. La gymnastique propre à la mémoire historique y voit un monde éclairé, mélange d’élégance et de chic en oubliant, un peu trop vite, ses comportements interlopes.

Dès la seconde moitié du 19ème siècle, mais aussi à la belle époque et jusqu’aux années d’avant-guerre, le hall d’hôtel reste le lieu d’une convivialité mondaine où aristocrates, grands bourgeois, artistes mais aussi aventuriers, escrocs, cocottes et autres demi-mondaines se côtoient dans une ambiance musicale, festive et totalement insouciante. SELF CONTROL, sculpture utilisant le médium céramique, réactive une mémoire azuréenne fin de siècle en jouant de manière décalée sur les esthétiques post-modernes.

Sur un tronc d’arbre tronqué, partiellement dénudé, repose un soliflore à la forme monstrueusement organique. Cet “orgue” accueille des fleurs bien singulières... D’étranges griffes rouges émergent et adoptent une gestuelle endiablée, mal élevée et hystérique. Réunies ainsi, elles renvoient aux parterres de salle de concert où les mains dressées disent la frénésie de spectateurs exultant, en transe l’expérience du son. Au sol, autour de ce quasi totem, repose des becs bleu hilares, référence à un célèbre cartoon, connu pour son rire aussi unique qu’improbable et inimitable. Le rire de Woody Wood Pecker, personnage de dessin animé américain créé dans les studios d’animation de Walter Lanz apparaît pour la première fois en 1940 et annonce les années d’après-guerre. Ce sont les fameuses années yéyé qui verront de nouveau les hôtels de la côte se remplir d’un clientèle amusée, dansante et riante à la vie, ou l’on retrouvait des stars américaines, des célébrités de la chanson et du music-hall, du petit écran, des starlettes du cinéma mais aussi des vacanciers anonymes et toujours les mêmes cocottes et aventuriers de tous poils.

Spectaculaire, cette sculpture –véritable défi à l’idée que l’on se fait bon goût– emprunte son titre à la chanson éponyme de Sarah Branigan (Self Control – 1984), et plante le décor. Sa verticalité, trahi l’idéal classique d’une élévation spirituelle de l’homme liée aux utopies de la fin du XIXème et de la première moitié du XXème siècle. L’idée d’un progrès permanent, garant d’un avenir meilleur, d’un arrachement à la pesanteur brutale et animale de l’homme a néanmoins vite été balayé par les horreurs propres à ce dernier siècle. Elle reste, malgré tout, le symbole de la force et de la dignité de l’homme. Il n’y a pas eu que des collabos et des membres de la Gestapo et de la Wehrmacht à fréquenter les halls d’hôtel et à s’envoyer en l’air dans leurs chambres !

SELF CONTROL convoque les créatures interlopes de la nuit qui, solitaires ou accompagnées, sont venues au gré des aléas de l’histoire peupler ces lieux de passage que sont ces hôtels.

 

Ex nihilo
Yves Peltier, directeur de MADOURA

Réalisée lors d'une résidence à Madoura, lieu d’art d’histoire et de création – Vallauris, avec le concours de Pierre Bruzzi & J.-S. Marchessou - 2017


Avec cette œuvre, JP Racca-Vammerisse nous invite à une étrange et fascinante expérience. En structurant sa proposition tel un monde isolé, comme suspendu, il évoque volontairement la silhouette de l’île des morts d’Arnold Bocklin. Le regardant que nous sommes, face à cette œuvre, éprouve le besoin de s’y immerger en allant voir ce qu’il contient : un miroir églomisé, relique du passé nous fait adopter l’attitude de narcisse se mirant à la surface de l’eau. Notre reflet se perd. La surface du miroir nous fait vivre l’expérience poétique des mondes aquatiques et souterrains. Une eau comme la nuit, sombre et en même temps étoilée et chimérique. Nous nous perdons dans une rêverie sans fin, nous enivrant dans un vertige qui est celui de notre être, aux confins de mondes intérieurs mystérieux.

 

Topographie, Seconde peau
Yves Peltier, directeur de MADOURA

 

L’ ensemble de photographies Seconde Peau issue de la série Topographie, présente une suite de sous-vêtements collectés en milieu urbain. Ces images témoignent d’une réflexion, l’intimité et l’extimité. D’après le psychiatre Serge Tisseron, l’extimité est le désir de rendre visibles certains aspects de soi jusque-là considérés comme relevant du privé. Ces photos organisent la confrontation entre l’intime, cette absence de médiation avec les autres et l’espace public que nous partageons au quotidien.

Couvert du manteau nocturne, l’espace public devient l’espace de toutes les frontières, un lieu d’échange et de rencontres de tous les individus, parfois interlopes. Ces sous-vêtements sont, physiquement un obstacle, une frontière, un inframince... Abandonnées là, ils questionnent le rapport à l’autre. De manière surprenante, ils sont aussi objets de fantasmes. Photographiés de manière frontale, ces images évoquent le désir fétichiste parfois obsessionnel. Et par des notions de pudeur, de sentiment de culpabilité, en dit long de la relation que nous entretenons avec les autres, avec la société...

Une relation organisée et dans laquelle nous construisons et protégeons notre part d’intimité même si, le temps d’une rencontre, les frontières peuvent tomber... Notre intimité est formulée collectivement. Elle se traduit par des lois, des normes, ou, tout simplement, des accords tacites auxquels nous nous soumettons. Les mœurs et le jugement moral ne sont jamais très loin. Ils s’acoquinent avec les questions d’ordre et de désordre.

Variable fragile, la frontière entre l’intime et ce qui est partagé avec le groupe est plus ténue.  Cette pièce de vêtement telle une mue de serpent, devient l’artefact d’une action passée, d’une temporalité révolue. Face à ces “seconde peau” qui jonchent certains trottoirs, les scénarios se complexifient... Dans la rue, la présence de ce bout de tissu sera considérée comme un accident, le résultat d’un évènement exceptionnel. Selon le lieu, il devient quelque chose de sale, un déchet à soustraire de notre vue. Tandis, que pas loin, dans des vitrines bien en vue, ces mêmes dessous auront un prix, provoqueront l’envie.

 

Plushs
Yves Peltier, directeur de MADOURA

 

Dans la série Plushs, JP Racca-Vammerisse travaille à partir d’éléments du réel qu’il détourne et incorpore. Cette intrusion du réel expulse du système narratif mis en place tout risque d’une dimension proprement fictionnelle. Elle permet l’adhésion du lecteur à la réalité du récit proposé par l’artiste dont il construit, lui aussi, par son propre vécu et perception des évènements, une part non négligeable lors de sa confrontation à l’œuvre en tant que regardant. L’autre part étant littéralement conçue, modelée et assemblée par JP Racca-Vammerisse en prenant ces objets comme base - au sens premier du terme – de l’objet/sculpture mais aussi de son discours. Ce qui lui permet d’en convoquer la charge émotionnelle voire poétique et symbolique.

Ici, un double informe façonné par une technique primitive, le modelage, et d’aspect organique a quelque chose de terrible, car c’est bien un double qui s’arrache de ces dépouilles de peluches / fragment du réel, un double intime.

“ Le double monstrueux se substitue à tout ce que chacun désire à la fois absorber et détruire, incarner et expulser ”. 1

Ces propos du philosophe et anthropologue français René Girard tiré de son célèbre ouvrage La violence et le sacré sont, pour nous, une clé possible pour aborder et interpréter ces trois pièces de l’artiste car ces entrailles polychromes ne sont peut être que l’incarnation de l’autre. Ce monstrueux que l’on extirpe du groupe en le détruisant, en le sacrifiant comme dans les sociétés primitives dans un but de cohésion sociale. A moins que ce ne soit ce monstrueux plus trouble, présent en chacun de nous que l’on cherche à expulser donc de nous même pour retrouver une cohérence qui nous protègera de l’autre, cet inconnu qui fait peur et qui nous habite, malgré nous.

Joseph de Maistre dans son Éclaircissement sur les sacrifices observe que les victimes animales ont toujours quelque chose d’humain. Ici, la peluche, être hybride entre animal et humain, évoque l’innocence. Celle de l’enfance, bien évidemment, mais aussi celle que l’on attribue spontanément à toute victime d’un sacrifice.

Pourtant, nous le savons, l’humain a cette capacité incroyable d’être à la fois bourreau et victime. Ce constat, implacable s’auréole malgré tout d’un questionnement très vite ténébreux, horrifique. Nous touchons à l’incompréhensible, à l’indicible, au mystérieux et au sacré. L’humain, enfant, innocent, oubliant ses chimères, ses rêves devient adulte et bourreau, démon, ogre ou encore croque mitaine. Par quelle odieuse métamorphose en sommes nous arrivés là ? Quelle part de nous même avons nous réellement détruite ?

1 Girard René, La violence et le sacré. Paris : Grasset, 1972, p. 230

 

Soirs de bataille, nuits de captivité
Yves Peltier, directeur de MADOURA

 

J.P. Racca-Vammerisse, plus jeune artiste sélectionné cette année au concours organisé dans le cadre de la Biennale de Vallauris, est invité de manière exceptionnelle à exposer à MADOURA, lieu d’art, d’histoire et de création. Cette invitation est née de la volonté de donner une visibilité particulière à son travail très prometteur, d’une étonnante maturité et de souligner la qualité de sa démarche, de ses recherches.

Si J.P. Racca-Vammerisse (né en 1987 à Nice) vit et travaille aujourd’hui à Paris, c’est au Pavillon Bosio de Monaco (École Supérieure d’Arts Plastiques) qu’il a été formé et diplômé en 2012 sous le regard bienveillant de Daphné Corregan.

Cette exposition Soirs de bataille, nuits de captivité est l’occasion de découvrir des œuvres dont une partie a été réalisée en Isère, lors de sa résidence d’artiste à Moly Sabata – Fondation Albert Gleizes, à Sablons.

J.P. Racca-Vammerisse a fait un choix de pièces qui évoquent, pour certaines, l’actualité troublée et tragique mais aussi le combat permanent que représentent pour lui la création artistique, les désordres intérieurs qui en résultent et l’énergie vouée à cet engagement, à « ces nuits de clarté où le temps se délie jusqu’à ne plus vraiment avoir d’emprise ».

L’artiste qu’il est fait appel à l’imaginaire, cet irréel qui, selon Max Weber, permet de comprendre le réel. Un réel qu’il sait transcender pour atteindre l’essence poétique des choses, le symbolique et par là nous permettre d’avoir accès à une vérité qu’il nous est parfois si difficile d’atteindre par nous-mêmes.

Chacune de ses œuvres est une image tirée de ses rêveries et c’est par l’usage de ce vocabulaire qui n’appartient qu’à lui, par son organisation qui en fait une langue bien singulière, la poésie, qu’il nous « raconte », qu’il nous « dit » l’indicible.

Attardons-nous un instant sur cette table, lieu de sociabilité par excellence où l’idée même d’échange et de partage a été occise par le feu de nos peurs, de notre rejet et haine de l’autre. Ces peurs sont ces monstres qui nous dévorent, nous attrapent dans leurs griffes acérées, ces gueules béantes et carnassières qui détruisent tout et qui hurlent leur haine de la lumière, de cet hydre à tête de cygne au cou viscéral se contorsionnant pour dire la douleur de l’artiste devant le spectacle oxydant et horrifique du réel qui nous engloutit et teinte de manière pisseuse la blancheur immaculée de la faïence. Ces crocs acérés tentent de nous emporter dans le néant de la nuit, dans le sommeil sans fin de notre conscience.

Il y a aussi ces pièces où son imaginaire nourrit un merveilleux fécond, polysémique et salvateur fait de perles, de pierres ou de billes précieuses, pacotilles dérisoires, armes absolues contre la banalité de nos humeurs noires, corrosives, de notre atrabile agressive et belliqueuse, de nos existences se heurtant à l’incroyable stabilité empédoclienne du chaos.

Dans l’installation Speos, c’est le monde souterrain des grottes, des cavernes, des anfractuosités qu’il convoque. Un monde inquiétant, sombre et mystérieux propice à l’émerveillement, aux hallucinations qui engendrent, par l’entremise de la magie, le surnaturel.

Avec la suite de Nœuds votifs, il rejoue cet acte premier où l’imaginaire nourrit une sociologie collective fondatrice de rites. Ici, chaque nœud évoque la manière dont certaines pratiques (le tatouage) ou certains modes de pensée (mouvement gothique) de notre société contemporaine réinterprètent ces pratiques en s’alimentant de leur esthétique primitive, tribale.

Face à son labeur, J.P. Racca-Vammerisse aime à citer Emile Michel Cioran (1911-1995) : « Pendant l’insomnie, je me dis, en guise de consolation, que ces heures dont je prends conscience, je les arrache au néant, et que si je les dormais, elles ne m’auraient jamais appartenu, elles n’auraient jamais existé » . Suivons-le, lui, l’artiste, le temps de cette exposition et bataillons, à son invite, pour nous extirper de cette captivité effrayante, engendrée par nos peurs. Cette captivité, en apparence dorée, est la nôtre. Il a su, par l’alchimie de sa pensée, nous montrer à quel point elle était plombée au travers de cette sphère terrestre lilliputienne, prisonnière de son globe de verre.

Son imaginaire prend forme dans ses rêveries éveillées, dans ses insomnies nocturnes et saturniennes, dans ces volutes d’un vert absinthe, lascives et psychotropiques que l’on retrouve sur certaines de ses toiles. Il faut avoir vu son regard traverser puis survoler les lumières et les spectres de la ville, plonger dans les nuits aoûtiennes constellées d’étoiles pour comprendre. J.P. Racca-Vammerisse se situe là, à la frontière du réel et de l’imaginaire. Intercesseur qu’il est entre nos peurs, nos angoisses et cet espace absolu de liberté féconde, de lumière que peuvent être nos nuits, nos rêves si nous voulons bien rester éveillés.

 

Expérience d’un monde souterrain, Dans la gueule du loup
Éric Berthon, galerie accroterre

 

JP Racca - Vammerisse travaille à partir d'éléments du réel porteurs d'une histoire, d'un vécu, qu'il détourne pour les incorporer à son univers artistique. Celui-ci explore sans hiérarchie, monde nocturne, souterrain ou onirique dans des installations constituées de divers matériaux et techniques. La céramique qui mêle intimement artefacts et réalisations personnelles devient pour l'artiste plasticien le médium de tout les possibles.

L’ œuvre Dans la gueule du loup appartient à un ensemble de sculptures en céramique, Expérience d’un monde souterrain, qui s’inspire librement des Enfers des Anciens. Les pièces dialoguent entre elles dans l’espace et évoquent de manière symbolique et humouristique le passage d’un monde austère à un autre marginal, du réel à l’imaginaire, du concret à l’abstrait. Dans la gueule du loup est une œuvre constituée de trois gueules de loup narquoises en forme de trophée de chasse, évoquant le célèbre Cerbère dont la tête aurait volé en éclats. Ces gueules hilardes, aux titres duchampiens Loufoque, Loubard et Loupé, représentent alors l’aspect schizophrène de notre société moderne auquel nul n’échappe, encore moins artificiellement.

Préface Éric Berthon, galerie accroterre, extrait de l'entretien avec Nathalie Ouamrane, directrice artistique du festival des Imaginaires

“J.-P.R.-V. est attiré, pour ne pas dire fasciné par la nuit. C’est pour lui le moment de la journée qui voit l’apparition d’un monde étrange où se côtoient des individus interlopes, en marge de la société comme mis au rebut par les institutions et la normalité. Alors que se forment des généalogies nouvelles, les sens - ouïe, odorat - apparaissent aiguisés et des inversions de valeurs se mettent en place notamment par l’utilisation de ce que le monde du jour jette à la poubelle et que la nuit va embellir, objets auxquels les ténèbres vont conférer un autre attrait, une lecture différente et que l’artiste va collecter pour illustrer ses rêves, ses critiques et les errements diurnes de ses semblables auxquels, bien évidemment, il ressemble.la multiplicité des visages qu’il ne cesse de peindre et de sonder, le sien, toujours discret, semble davantage se cacher que se mettre à nu.”

 

En­visager le monde
Ondine Bréaud­, docteur en arts et sciences de l’art

J’aurais envie tout d’abord de parler du goût de J.­P. Racca­-Vammerisse pour les matériaux, les uns récupérés lors de déambulations nocturnes, les autres travaillés au cours de workshops et résidences en France ou à l’étranger. Matériaux bruts, simples, modestes. Si l’artiste s’en empare, c’est pour leur faire subir des aventures aux noms de “ sculptures ” et “ installations ”. Parfois, il se contente d’intégrer ces rebuts à une organisation plastique d’ensemble, tels ces petits cadres en bois accueillant des portraits réalisés à l’huile, ou ces vases colorés contenant avec fierté non pas de banals bouquets de fleurs mais des sortes de flambeaux quelque peu exténués. Matériaux susceptibles d’être déplacés “ de la poubelle à l’éternité ”, comme le disait Tadeusz Kantor, mais aussi, lorsqu’il s’agit de l’argile par exemple, de recevoir les impacts d’une main, d’un bras ou d’un corps, ceux du plasticien, le plus souvent agité et obstiné : J.­P. Racca­-Vammerisse, artiste en prise directe avec le monde dont il a fait le choix de s’entourer, cela va sans dire.Un certain chaos, plus sonore que visuel d’ailleurs — il travaille, musique à tue ­tête — caractérise son atelier où il lui arrive de passer plusieurs jours d’affilée. Doit ­on imputer à ses cauchemars les monstres en céramique et autres formes déliquescentes qui peuplent son espace de création ? Je ne crois pas que l’artiste nierait le fait qu’il soit tourmenté et, pour ma part, j’aurais tendance à en partager l’idée, en remarquant toutefois combien il sait, par des effets d’ordonnancement, de stylisation et d’agencement dans l’espace, placer son univers à distance. Ainsi, du sommeil, la raison le plus souvent triomphe et l’hallucination n’est que passagère. Il ne faudrait pas, pourtant, se méprendre sur sa relation au monde. S’il dit avoir été un cancre dans sa jeunesse, préférant au pouvoir des mots celui des outils de dessin et autres moyens de représentation du monde, il aimerait aujourd’hui lancer des cocktails Molotov à sa surface. Pourquoi ? Pour la simple raison que le monde est absurde ou tragique à ses yeux. Et c’est en évitant les pièges du dogmatisme qu’il le pense. Car, à la tentation de vouloir changer les choses, le plasticien préfère l’idée de les
en­visager telles quelles ; “ pessimisme jubilatoire ”, dirait-­on, qui lui donne une énergie considérable pour faire jaillir, de ses mains comme de sa psyché vagabonde, des récits visuels aux thèmes plus ou moins obsessionnels. S’y entrelacent autant de signifiés que d’énigmes pour le lecteur.

J’aurais envie aussi d’évoquer ce qui pourrait ressembler à un leitmotiv dans sa production : ces portraits dont on ne sait pas très bien s’ils sont individuels ou collectifs. Ils parsèment les murs de la galerie en remettant à l’honneur l’art du portrait­ miniature comme celui, très scénographique déjà, de l’appartenance à telle ou telle lignée aristocratique ; à cette différence près, qu’il ne s’agit ici que de vrais ou de faux anonymes. Serait-­ce par respect pour les protagonistes de ces familles hypothétiques, ou par la volonté de nous impliquer dans l’investigation policière, que J.­P. Racca-Vammerisse accompagne ces portraits individualisés de numéros de série ? Quoi qu’il en soit, c’est bien de son époque que parle l’artiste, avec ses figures parfois bouffonnes, parfois révolutionnaires, ces visages bicéphales ou atrophiés, et autres personnages inquiétants. Il parle de notre époque avec tout ce qu’elle charrie comme questionnement sur l’identité du sujet et la place du “ je ” à l’intérieur de communautés qui relèvent de structures séculaires, certes, mais surtout “ virtuelles ” et grandissantes. Contemporain, il l’est également dans sa manière, non pas d’interroger sur ce qui contribuerait à augmenter l’incommunicabilité des individus, mais de puiser dans des répertoires iconographiques variés allant du dessin animé aux blogs, des fanzines aux magazines en ligne avec leur lot d’obscénités et de clichés en tout genre. La question du bon et du mauvais goût, comme le disait Baudrillard il y a quelques années déjà, n’y est plus de mise. À sa place, celle que pointent des psychanalystes, cette fois : l’extimité ou plutôt cette étrange manière de ne plus voiler grand ­chose de son intimité. Fait de société que l’artiste réfléchit dans ses œuvres avec l’élégance de se mettre en retrait alors qu’il est toujours question de soi : dans la multiplicité des visages qu’il ne cesse de peindre et de sonder, le sien, toujours discret, semble davantage se cacher que se mettre à nu.

Enfin, j’aurais envie de méditer sur les dernières réalisations de J.­P. Racca­-Vammerisse. Dans des couleurs qui rappellent celles, quasi surnaturelles, des petits formats, elles donnent à voir cinq visages d’hommes aux yeux fermés. Nouveau voile de Véronique ou simple évocation d’un moment désiré où l’homme préfère ne plus voir pour accéder à des mondes extra­ordinaires ? Appel vers un sacré que les supports en tissu d’ameublement “ trivialisent ”, ou métaphore de la nuit, comme pourrait le faire penser le titre qu’il a choisi pour cette première exposition ? Je ne sais pas. Mais ce que je pense pouvoir affirmer, c’est qu’il y a là un pas, un pas décidé, vers la peinture.

 

non-résistance à la nuit
Émil Cioran, Précis de décomposition, 1949

 

Au début, nous croyons avancer vers la lumière ; puis, fatigués d’une marche sans but, nous nous laissons glisser : la terre, de moins en moins ferme, ne nous supporte plus : elle s’ouvre. En vain chercherions-nous à poursuivre un trajet vers une fin ensoleillée, les ténèbres se dilatent au-dedans et dessous de nous. Nulle lueur ne peut nous éclairer dans notre glissement : l’abîme nous appelle, et nous l’écoutons. Au-dessus demeure encore tout ce que nous voulions être, tout ce qui n’a pas eu le pouvoir de nous élever plus haut. Et, naguère amoureux des sommets puis déçus par eux nous finissons par chérir notre chute, nous nous hâtons de l’accomplir, instruments d’une exécution étrange, fascinés par l’illusion de toucher aux confins des ténèbres, aux frontières de notre destiné nocturne. La peur du vide transformée en volupté, quelle chance d’évoluer a l’opposé du soleil ! Infini à rebours, Dieu qui commence au-dessous de nos talons, extase devant les crevasses de l’être et soif d’une auréole noire, le Vide est un rêve renversé où nous nous engloutissons.
Si le vertige devient notre loi, portons un nimbe souterrain, une couronne dans notre chute. Détrônés de ce monde, emportons-en le spectre pour honorer la nuit d’un faste nouveau.